Dauria Aerospace : le futur de la Russie spatiale?

Nous en parlions récemment, le rapport “Open Space” montre les opportunités commerciales qui se dégagent aujourd’hui dans le secteur spatial grâce au numérique. En Russie, Dauria Aerospace relève le gant : Le Spatioscope vous propose une analyse de cette entreprise privée russe très dynamique.

8699258_original
Crédits : Dauria Aerospace

Au commencement: Mikhail Kokoritch

kmo_138286_00152_3_t218_235418
Mikhail Kokoritch. Crédits : Коммерсанть

On ne peut pas aborder sérieusement Dauria Aerospace sans parler de Mikhail Kokoritch. Il s’agit d’un personnage vraiment atypique: diplômé en 1998 de physique des explosions, il a créé son entreprise Dauria à Novossibirsk pour fournir des explosifs et des systèmes de traitement des eaux. Par la suite, il souhaita se lancer dans la grande distribution, mais sa chaîne de supermarché “Apielcine” (Orange en russe) fut un vrai fiasco. En revanche, ses magasins de décoration d’intérieur “Tchoudodom” connurent beaucoup plus de succès : entièrement copiée sur la compagnie américaine “Bed, Bath & Beyond”, Tchoudodom atteignit rapidement une taille importante grâce à des fonds d’investissement et aux talents de Kokoritch, qui était passé entre temps par Stanford. Il s’associa par la suite à Boris Engarevitch, l’une des plus grandes fortunes mondiales (n°148 dans le classement Forbes), et prit la tête de Ilim Timber. Mais ce n’était pas encore assez.  A partir de 2010, il reprend l’entreprise “Tekhnocili”, une chaîne d’électroménager. Il la fit grandir à tel point qu’elle atteint aujourd’hui 1 milliard de dollars de chiffre d’affaires annuel. Dans le même temps il nourrit un autre projet qu’il prépare minutieusement aux Etats-Unis : Dauria Aerospace.

Kokoritch fonde Dauria Aerospace en 2011, en Californie. L’objectif est de construire et de vendre des nanosatellites (voir notre article sur la question!). Pour Mikhail Kokoritch, accomplir des choses importantes pour le futur est plus important que tout. Il nourrissait depuis toujours une passion pour l’espace : son enfance avait été bercée par les progrès spatiaux soviétiques puis russes, et notamment les sondes Venera. Avec Dauria Aerospace, il voit donc la possibilité de s’investir lui-même dans la conquête spatiale. L’homme d’affaires voit aussi la possibilité de répondre à une demande amenée à s’accroître dans les prochaines années.

Grâce à ses relations dans l’électronique (et notamment les liens qu’il entretient avec Samsung), grâce à ses partenariats avec la Nasa et avec Roscosmos, grâce aux ressources financières dont il dispose, l’entreprise prend rapidement de l’importance. Elle s’implante à Skolkovo, une pépinière d’entreprises présentées comme “la Silicon Valley russe”.

Les premiers succès

img4
Le système AIS permet le positionnement en temps réel des navires. Crédits: Dauria

Les deux premiers satellites de Dauria Aerospace sont mis en orbite le 19 juin 2014 grâce à un lanceur Dnepr : Il s’agit de Perseus-M 1 et 2. Ce ne sont pas les seuls nanosatellites à bord du lanceur Dnepr : 33 appareils sont lancés simultanément, témoins de la vivacité de ce marché. Perseus-M est une plateforme satellitaire pouvant accomplir un vaste spectre de mission. Elle a été développé en partenariat avec Canopus System US. Le fond d’investissement I2BF Global Ventures avait identifié ces besoins, et avait décidé de porter le projet de Dauria Aerospace avec un financement de 20 millions de dollars.

perseus-m-6-_500_0_0
Perseus M 1&2. Crédits : Forbes

Les appareils ont une mission principale : aider à la géolocalisation des navires dans le monde. Ils emportent chacun un bloc AIS (Automatic Identification System) : il s’agit d’un instrument dont la fonction est d’identifier les navires : nom, tonnage, position, etc. Les données recueillies servent entre autre les intérêts du Ministère des transports russes. Seul Dauria Aerospace fournit à la Russie de telles capacités. Dans le cadre de l’accroissement et de la mondialisation des échanges, disposer d’un tel outil est stratégique, et souligne l’importance de disposer de façon souveraine d’un accès à l’espace.

Le 8 juillet 2014, un troisième nanosatellite est mis en orbite. DX-1 fait parti de la famille DX, une plateforme satellitaire capable d’accueillir différents types d’instruments modulables. Comme pour ses prédécesseurs, DX-1 a pour objectif d’aider à la localisation des navires avec un bloc AIS. Mais il est aussi un plateforme d’expérimentation, qui aide Dauria Aerospace à améliorer ses services et ses produits.  De nombreux, acteurs du spatial russe ont en effet été impliqués dans le projet, dont RKK Energia et Lavotchkine. Le partenariat public/privé dans le secteur spatial russe prend forme!

Vous pouvez suivre le positionnement de DX-1 et des Perseus en temps réel ici.

Quel avenir pour Dauria Aerospace?

spaceworks
Crédits : Spaceworks

Le marché du nanosatellite est très porteur en ce moment : L’année 2016 devrait se terminer avec plus de 200 lancements, et l’agence Spaceworks estime que plus de 1500 lancements devraient être effectués d’ici à 2022. Parmi ceux-ci, la part du secteur commercial va fortement augmenter, passant de 40% sur la période 2009-2015, à plus de 70% sur la période 2016-2018. Dauria Aerospace a donc toutes ses chances pour décoller. Plusieurs commandes ont déjà été passées :

Dauria Aerospace a gagné un contrat de 310 millions de roubles (50 millions d’euros) pour la production de deux satellites MKA-N pour le compte de Roscosmos. Ils ont été achevés en 2015, et devraient bientôt être mis en orbite haute. Leurs missions sont beaucoup plus variées que pour les Perseus. Ils disposeront d’un appareil d’imagerie d’une résolution de 22m. Cela peut paraître peu si l’on compare ces performances à celles des satellites militaires. Mais c’est bien assez pour répondre aux besoins du ministère des situations d’urgence, et des organismes en charge de l’environnement et de l’agriculture. MKA-N emportera aussi des moyens de positionnement. Il dispose d’une vitesse de transfert des données de  40mbit/s. Tout ça pour un poids de 10 kg.

 

En juillet 2014, la société indienne de télécommunications Aniara passait commande de deux satellites géostationnaires. Cette société créée en 2001 souhaite disposer de petites plateformes satellitaires au-dessus du Moyen-Orient et de l’Asie. Les engins, d’une masse inférieure à une tonne, disposeront de pas moins de 16 transpondeurs. Par ailleurs, ils seront capables de stabiliser leur orbite et de s’orienter grâce à leurs moteurs.

dauria-poluchaet-zakaz-na-sputnik-dzz-sverhvisokogo-razresheniya_500_0_0
D-33. Crédits : Dauria

En septembre 2014, Dauria signe un partenariat avec la compagnie Sovsonde pour la construction d’un satellite D-33, capable de faire de l’imagerie avec une résolution de 0.75m (et 2m en multispectre). Un record pour un satellite civil en Russie. Avec la construction des installations au sol, le contrat est d’un montant de 100 millions de dollars.

Ces succès ne doivent pas faire oublier que la situation en Russie est très compliquée. Mikhail Kokoritch souligne qu’il n’existe pas de marché, et qu’il est important que celui-ci se développe rapidement. Si l’on considère les commandes passées, il s’agit soit d’étrangers non-occidentaux, soit de clients gouvernementaux. Or cela ne permet pas à Dauria de se développer, de faire de la R&D, de proposer de nouvelles offres. Dans un entretien avec Rambler, le directeur général de Dauria concluait : “Si un marché n’apparaît pas, alors il sera plus simple pour produire et exporter des satellites de le faire depuis le Groenland”.

Le gouvernement russe est bien conscient de ces limites. Il veut donner à Roscosmos le même rôle qu’à la NASA : plutôt que de constituer une entreprise toute puissante en situation de monopole, et doit participer à la création d’un écosystème de start-ups et de sous-traitants, qui lui permettront d’être compétitif sur la scène internationale. Le manque de compétitivité, c’est justement la raison pour laquelle Dauria Aerospace a fermé ses représentations aux Etats-Unis et en Europe en 2015 : l’entreprise devait faire face à des start-ups européennes assistées par des incubateurs et des accélérateurs, et disposant de puissants financements de grands groupes privés et d’institutions publics.

Au-delà de la question de la réussite ou de l’échec de Dauria dans les années à venir, c’est plutôt celle de la mise en place et de la pérennité d’un modèle de développement du secteur spatial russe qui se pose.

Publicités

2 réflexions sur “Dauria Aerospace : le futur de la Russie spatiale?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s