Programme lunaire soviétique: les erreurs à éviter lors de vos gestions de projet!

Si l’on considère l’histoire de l’exploration spatiale, il est difficile d’écarter le chapitre russe: Premier visionnaire avec Constantin Tsiolkovski, premier satellite avec Spoutnik, premier être vivant dans l’espace avec Laïka, premier homme dans l’espace avec Gagarin, première femme avec Terechkova, premier “spacewalk” avec Leonov, etc. En particulier de 1957 à 1966, l’URSS enchaîne les succès. On peut alors se demander pourquoi ils ne furent pas les premiers sur la Lune. Le Spatioscope vous propose quelques leçons à tirer de l’expérience soviétique pour vos propres projets!

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Votre serviteur et le vaisseau lunaire soviétique (Лунный корабль).                 Crédits: Le Spatioscope

1 – Définissez des objectifs clairs

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Comparaison entre le LK soviétique et le LEM américain.                                              Crédits: rocketry.wordpress.com

Si l’on ne sait pas où l’on va, on ne risque pas d’arriver à destination. C’est probablement l’une des premières raisons de l’échec soviétique. Là où les américains ont adopté une approche directe, délimitée par un cadre défini au sommet de la hiérarchie et annoncé publiquement, les soviétiques ont eu beaucoup de difficultés à savoir où ils voulaient aller.

Il y avait en effet deux programmes lunaires soviétiques, définis assez tardivement en comparaison du calendrier américain. Le premier visait à survoler la Lune, le second à s’y poser. Le problème, c’est que ces deux programmes n’étaient pas complémentaires! Dans le cas du programme Apollo, le module utilisé par les américains pour le survol (Apollo 8) était identique au module utilisé pour l’alunissage (Apollo 11 et suivants). Pour les soviétiques, ils étaient différents: L1 Zond était utilisé pour le survol, et Soyouz 7K pour l’alunissage. Et pour ne rien arranger, la mission de survol a été conçue par le bureau d’étude de Vladimir Chelomei, et l’alunissage par celui de Serguei Korolev.

En outre, le design des missions a été modifié en profondeur de nombreuses fois. A la base, Korolev souhaitait assembler un vaisseau lunaire en orbite grâce à plusieurs lancements de fusées R-7, à la technologie éprouvée. Finalement, il fut décidé de développer le super-lanceur N-1, qui devait permettre d’effectuer un seul lancement pour une mission lunaire (comme pour la fusée Saturn V). Or la N-1 fut un échec retentissant, et faute d’avoir défini des priorités, les soviétiques avaient perdu toute leur avance sur les américains.

Dernier point concernant les objectifs: le programme Apollo était public. Les financements étaient scrupuleusement délimités car provenant de l’Etat, et la presse suivait de près chaque mission. Dans le programme soviétique, toutes sortes d’abus et de gâchis étaient possibles, car il n’y avait pas de transparence.

2 – Donnez-vous les moyens de réussir

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la N-1 en cours d’assemblage

Lorsque vos objectifs sont fixés, il est important que vous vous engagiez complètement dans leur accomplissement. Et pour cela, il est vital d’allouer des moyens qui permettront d’atteindre ces objectifs.

Concernant le programme lunaire soviétique, il y a eu clairement une inadéquation entre une volonté affichée d’accomplir des objectifs difficiles, et les moyens, notamment financiers et structurels, qui y étaient alloués.

Concernant la structure, le manque d’organisation soviétique est flagrant si on le compare à ce qui fut mis en place aux Etats-Unis: la multitude de bureau d’études, d’usines, de centres de recherche, etc. dépendait souvent de différents ministères, et n’était pas organisée dans une structure commune (il a fallu atteindre 2015 et la création de Roscosmos sous sa forme actuelle). Cette absence d’organisation sera fatale, car en l’absence de responsabilités bien établies, les rivalités internes aboutiront à de nombreuses erreurs. Dès 1959, Korolev avait souhaité réformer l’ensemble du secteur spatial, sans succès.

Concernant les financements, ils dépendaient des priorités du moment, du leadership politique, et surtout des relations des ingénieurs en chef avec la sphère politique. Le remplacement de Khrouchtchev à la tête de l’URSS avait déjà sérieusement freiné le programme spatial soviétique. De même, les hésitations dans les attributions de financement avaient entraîné des retards considérables, que ce soit pour la validation du Soyouz, du lanceur N-1, ou bien du module lunaire.

3 – Entourez vous d’une équipe fiable

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Korolev entouré du premier groupe de cosmonautes.         Crédits: Astronautix.com

Les rivalités administratives et personnels ont eu un impact fort sur la bonne marche du programme. Les exemples étaient nombreux, mais ils étaient incarnés par le conflit larvé entre Korolev et Grushko, l’ingénieur des moteurs soviétiques. Il faut dire que c’est grâce au témoignage de Grushko que Korolev avait été envoyé au goulag dans les années 30…

Grushko avait réussi à jouer de son poids politique pour faire refuser de nombreux projets de Korolev. En outre, ce dernier avait dû trouver des solutions de remplacement pour les moteurs. Il dut travailler avec Nikolaï Kuznetsov, mais celui-ci n’avait jamais travaillé sur ce type de moteur. Il reprit ce projet à zéro, et arriva après de nombreux efforts à un moteur de faible qualité. Il fallut en additionner une trentaine au premier étage de la fusée N-1 pour que celle-ci ait la puissance nécessaire au décollage. Pendant ce temps, Glushko fournissait son moteur RD-253 à Chelomei, le responsable du programme de survol lunaire, et concurrent direct de Korolev concernant les budgets.

Lorsque vous mettez en place un projet, il faut pouvoir compter sur les personnes qui en font parties. Dans le cas du programme soviétique, l’indécision politique et des logiques de bas étages les empêchèrent d’atteindre leurs objectifs.  

4 – Restez simples

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« Notre drapeau sur la lune », affiche d’époque.

Plus vos projets sont simples à réaliser, et moins vous aurez de chance qu’ils échouent. Je ne veux pas dire par là qu’il faut se contenter de se fixer des objectifs simples. Je veux dire que même pour aller sur la Lune, il y a des choses plus simples à faire que d’autres. Les soviétiques, pour des raisons organisationnelles et financières, étaient poussés à imaginer des processus de plus en plus compliqués pour atteindre leurs objectifs.

En l’occurrence, en raison de l’absence de lanceurs lourds, il fallait réduire la taille et le poids des matériels au maximum. L’ensemble vaisseau-module lunaire pouvait peser selon les projets deux fois moins que le vaisseau Apollo arrimé au LEM. A priori, il peut s’agir d’une bonne chose. Le problème, c’est que les ingénieurs soviétiques avaient décidé qu’un seul cosmonaute irait sur la Lune (vraisemblablement Leonov), ce qui accroissait les risques d’échecs de la mission: que se passerait-il si le cosmonaute faisait un malaise? En outre, et toujours dans la logique de perte de poids, il n’y avait pas de trappe d’accès entre le vaisseau et le module lunaire. Il fallait donc que le cosmonaute sorte dans le vide spatial, entre dans le module lunaire, réussisse l’alunissage, sorte sur le sol lunaire, remonte à bord du module, décolle (avec le même moteur, d’où un risque de ne pas pouvoir redémarrer), réussisse son arrimage au vaisseau en orbite, puis effectue à nouveau une sortie! Il était finalement moins risqué de développer un lanceur à la hauteur des ambitions lunaires de l’Union Soviétique.

5 – Ayez de la chance!

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Vladimir Komarov a incarné la « malchance »soviétique. Son Soyouz-1 a connu de graves problèmes lors de son vol. Il survit miraculeusement à la rentrée atmosphérique, mais s’écrase au sol suite au dysfonctionnement de ses parachutes.

C’est un facteur très important, et j’aime à penser que l’on peut l’influencer. Parmi les malchances soviétiques, on compte: la mort de Korolev en 1966, les échecs initiaux de Soyouz et les lancements ratés du lanceur N-1.

Concernant les deux derniers exemples, il ne s’agit pas de malchance pure: des défaillances techniques, causées par une mauvaise gestion de la production et une mauvaise organisation des bureaux d’études, avaient entraînées des échecs foudroyants. L’explosion un peu après le décollage du lanceur N-1 avait engendré l’explosion non-nucléaire la plus puissante de l’histoire, du carburant enflammé tombant au sol pendant plus d’une heure. L’explosion avait été visible à 35 km de là.

La mort de Korolev montrait clairement l’inaptitude de l’organisation politique et sociale soviétique à amener aux postes de décision les personnes plus plus méritantes. Ironie de l’histoire, c’est son passage dans les goulags russes qui conduira à des désordres rénaux et finalement à sa perte, en 1966.

 

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