Vers un partenariat public/privé pour l’industrie spatiale russe?

Space-X et son fondateur Elon Musk font parler d’eux jusqu’à Moscou: Le forum Inspace 2016 fut l’occasion pour de nombreux acteurs russes du secteur de souligner les performances du duo NASA – industrie privée (Space-X notamment), que ce soit d’un point de vue commercial ou bien technologique. La question se pose alors de dynamiser l’industrie spatiale russe en utilisant le même schéma public-privé, l’agence spatiale russe Roscosmos jouant l’équivalent de la NASA. Mais n’est pas Space-X qui veut: quelles entreprises russes pourraient porter le projet du secteur spatial privé?

Vaisseau-spatial-Soyouz

L’apparition de nouveaux acteurs dans l’industrie spatiale russe

La structure actuelle de l’industrie spatiale russe est directement héritée de la période soviétique. Les grandes entreprises actuelles du secteur sont d’anciens bureaux d’études et des usines, qui ont pu survivre à la chute de l’URSS: on y trouve par exemple le centre spatial de Samara (anciennement Usine d’aviation n°1), Energia (OKB-1), ISS Reshetnev (NPO PM), NPP Zvezda (Usine n°918 !!!), etc. Au total, plus d’une centaine d’entreprises et à peu près  250000 personnes qui fabriquent des pièces très spécifiques jusqu’à des lanceurs complets.

L’industrie spatiale russe est constituée de quelques holdings détenus par l’Etat. Les deux plus importantes sont Energia et ISS Reshetnev. En 2013, la centralisation des acteurs du secteur fut poussé à son paroxysme, officiellement pour préparer le programme d’exploration lunaire russe. Officieusement, il s’agissait de reprendre en main l’industrie spatiale après les nombreux échecs de 2011. Quoiqu’il en soit, la crise en Ukraine amena le Kremlin à réorienter ses dépenses, et à adapter sa stratégie industrielle spatiale. Les tensions diplomatiques avaient mis en évidence des dépendances importantes vis-à-vis de l’industrie européenne. Des efforts furent immédiatement entrepris pour y mettre fin. 2015 fut l’occasion de nouvelles restructurations au sein de Roscosmos, notamment avec l’arrivée d’un civil à sa tête (Igor Kamarov). L’agence est désormais séparée en huit holdings, spécialisée sur des missions bien particulières: Vols habités, systèmes de lancement, engin non-habité, propulsion, missilerie, avionique spatiale, systèmes militaires, systèmes de contrôle de vol, dans une organisation toute soviétique. Il reste donc bien peu de place pour les acteurs privés, d’autant que ces derniers ne bénéficient pas des mêmes aides que les acteurs publics dans la crise économique actuelle. Il y a pourtant quelques projets viables, et même des réussites.

Citons l’exemple de Dauria Aerospace et de son directeur, Sergueï Ivanov, qui fabrique des satellites à bas prix. L’objectif est de développer une plate-forme standardisée satellisable, et personnalisable, afin de contracter au maximum les coûts. L’entreprise mise aussi sur la miniaturisation et les nano-satellites, et compte sur les financements étrangers pour se développer. Elle a déjà construit deux satellites pour le compte d’entreprises américaines! Le développement du partenariat public-privé est au coeur de ses préoccupations: l’entreprise vise comme Space-X a une réduction des coûts de lancements grâce à des économies d’échelle et à la sécurisation des processus utilisés. Son concurrent Spoutnix produit des nano-satellites, capables de remplir des missions de télécommunications, de surveillance, ou bien d’observation. L’entreprise a déjà lancé de nombreux satellites et est en pleine expansion. Elle travaille par ailleurs avec l’université de Montpellier-Nîmes.

L’entreprise Gonets est spécialisée dans la communication mobile par satellite. Elle possède actuellement une flotte de 13 satellites, ainsi que des infrastructures au sol. Il s’agit d’une activité stratégique pour la Russie, car il est très difficile pour un réseau téléphonique classique (au sol ou par relais) de couvrir entièrement l’immense territoire. De fait, l’utilisation de téléphones satellite à augmenté de 8.3%  sur la période 2012-2013. Gonets est compatible avec Glonass, ce qui permet de se géolocaliser rapidement sur l’ensemble du territoire russe. Elle aura pour concurrent en Russie la compagnie Yaliny, qui souhaite disposer à terme d’une flotte de satellites couvrant l’ensemble de la planète.

L’entreprise Industrial Lin développe de nombreux projets pour l’industrie spatiale, et notamment des micro-lanceurs. De fait, c’est la seule entreprise privée de lancement en Russie. Et cette start-up du centre d’innovation de Skolkovo voit les choses à long terme: Elle souhaite notamment créer une base lunaire permanente! Plusieurs avantages sont présentés: progrès scientifiques rapides, possibilité d’utiliser le régholite pour se protéger des radiations, apprentissage pour la construction d’une base planétaire,etc. Le projet est abordé technologiquement, scientifiquement, économiquement, etc.et même politiquement! Industrial Lin souligne en effet qu’il existe finalement peu d’endroits sur la lune capables d’abriter ce genre de base, et que la compétition pour s’approprier ces emplacements pourrait être féroce. En termes de compétition, les investisseurs de l’entreprise savent d’ailleurs de quoi ils parlent, puisque certains d’entre eux sont les créateurs de la plate forme de jeu en ligne “World of tanks”. Une présentation en anglais est disponible ici: http://en.spacelin.ru/moon-seven/presentation/

Concernant les technologies au sol, Scanex propose des services de monitoring satellite. Ses logiciels permettent de traiter des données et d’exploiter au mieux les données transmises depuis l’espace. L’entreprise ne possède pas de satellite, elle traite les données et développe des logiciels au profit des institutions gouvernementales notamment (services d’urgence, aménagement du territoire,etc.).

Enfin, le tourisme spatial est aussi à l’ordre du jour en Russie, avec l’entreprise Cosmokurs (Космокурс) qui proposera à ses clients des sauts dans l’espace: Le vol durera une quinzaine de minutes, et permettra d’expérimenter l’état d’apesanteur pendant 5 à 6 minutes, pour une altitude pouvant atteindre 200 kms.. Le lanceur, à l’instar du Falcon 9 de Space-X, devrait être réutilisable (a priori, l’entreprise souhaite développer le lanceur). Le prix du billet est de 250000$, le premier lancement devrait avoir lieu en 2020.

Les difficultés de la privatisation du spatial en Russie

Le modèle américain a longtemps été basé sur un programme spatial étatique qui montre la voie à suivre au reste des acteurs. L’agence spatiale tient un rôle de chef de projet, organisant l’agrégation des différentes parties des programmes dans un but déterminé. Dans ce modèle, l’offre publique est un outil clé, car elle permet de choisir les meilleurs partenaires, et donc d’avoir les meilleurs matériels. Aujourd’hui, la NASA est de plus en plus consommatrice de services: elle tend à commander un lancement à un prestataire extérieur, plutôt qu’à fabriquer ce lanceur. Les économies engendrées par l’externalisation lui permettent de concentrer son budget sur le développement de nouvelles technologies et de nouvelles missions, notamment concernant l’exploration. C’est ce modèle de développement qui a fait parlé de lui lors du dernier forum InSpace de Moscou. Roscosmos confirme vouloir développer le secteur spatial privé. Mais plusieurs questions se posent.

Tout d’abord, est-ce compatible avec la culture de la gestion de projet russe? La majeure partie de l’industrie spatiale russe appartient à l’Etat, via le biais de grandes compagnies. Elle fonctionne comme à l’époque soviétique: Dans ce schéma, la flexibilité est relativement restreinte. Le système d’appel d’offre, qui permet de sélectionner des partenaires efficaces, est inexistant. On a d’ailleurs pu voir qu’en 2013, suite à la série de lancements ratés de Roscosmos, le gouvernement russe avait ordonné une intégration plus poussée de la gestion de projet, et non pas une ouverture sur les possibilités que pourraient offrir le secteur privé. Est-ce par choix, ou au contraire par absence de choix?

En effet, si l’on passe en revue les acteurs actuels du secteur spatial privé russe, on se rend compte que leurs compétences sont très limitées, surtout si on les compare à leurs concurrents américains: nano-satellites, projet de tourisme spatial en développement, micro-lanceurs,…on est encore loin des capacités de Space-X! Pourtant, la Russie dispose de très bonnes universités, et elle a toujours accordé à l’espace une dimension particulière, même dans les pires années de la transition post-soviétique. Quelles sont les raisons de ce retard?

Outre une culture organisationnelle différente, et une période politique et économique relativement compliquée, les investissements importants manquent en Russie. Or ces investissements sont à la base de la privatisation du secteur spatial. Si l’on considère Space-X, il s’agit avant tout de l’histoire d’un investisseur extérieur à l’industrie spatiale (Elon Musk) qui a injecté des fonds importants dans ce projet. Le manque d’investissements oblige aujourd’hui les russes à développer des concepts alternatifs comme les nano-satellites pour pouvoir accumuler des compétences et du capital. Ce mode de développement est plus sûr, mais il prend aussi beaucoup plus de temps. Or le temps est crucial lorsque l’on entend se positionner sur un marché où la compétition internationale s’annonce rude.

L’importance des investisseurs et la mission de l’Etat russe

La privatisation de l’industrie spatiale est une bonne chose, car la concurrence, la possibilité de rassembler des investisseurs, et la rentabilité du secteur peuvent permettre des avancées rapides. Pour autant, en Russie notamment, le marché spatial doit être encadré et contrôlé. Tout d’abord, le niveau de fiabilité doit être irréprochable. Cela veut dire que les fournisseurs et prestataires doivent être absolument fiables. Cela veut dire aussi que l’Etat doit concourir au développement des acteurs privés, notamment en recourant à leurs prestations. Surtout, l’Etat russe doit être en mesure d’attirer des investisseurs importants sur ce secteur naissant, afin de pouvoir être en mesure de résister à la concurrence internationale.

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